Ils sont encore lĂ , parfois, au dĂ©tour dâune ravine, dans un quartier suspendu des Hauts. Mais ils sâĂ©teignent, lentement.
Les sons de La RĂ©union dâhier ne font plus le vacarme dâaujourdâhui. Ils murmurent dans le souvenir, effacĂ©s par les moteurs, les climatiseurs, les notifications.
Et pourtant, lâidentitĂ© dâun lieu sâĂ©coute autant quâelle se regarde.
đž Les grenouilles aprĂšs la pluie
Il suffisait autrefois dâune averse pour que la nuit prenne une autre texture. Un concert spontanĂ©, dense, guttural, presque orchestral, montait des ravines, des fossĂ©s, des bords de chemin.
Aujourdâhui, beaucoup se sont tus.
Les pesticides, lâĂ©clairage nocturne, la bĂ©tonisation ont brisĂ© cet Ă©quilibre fragile. Le chĆur des grenouilles devient un luxe, rĂ©servĂ© aux coins reculĂ©s de Salazie ou des Makes.
đ Les cloches oubliĂ©es
Elles rythmaient le temps. Midi. Les vĂȘpres. Le glas.
Les cloches dâĂ©glise faisaient Ă©cho aux montagnes. Ă Saint-BenoĂźt, Ă Cilaos, Ă Sainte-Anne.
Mais qui les entend encore, en dehors des grandes fĂȘtes ?
EnterrĂ©es sous le vacarme urbain, les cloches sâeffacent, remplacĂ©es par des calendriers numĂ©riques.
đŠ Les moulins Ă eau et les canaux chantants
Autrefois, lâeau chantait.
Dans les ravines, dans les canaux dâirrigation en galets, dans les roues Ă aubes des petits moulins artisanaux. Elle clapotait, sifflait, dĂ©bordait. Une musique lente et continue, qui nourrissait les cultures⊠et les Ăąmes.
Ces installations tombent en ruine. Le bĂ©ton les a recouvertes. Lâeau, canalisĂ©e, a perdu sa voix.
đ§ș Les marchĂ©s et leurs appels
"Trois mangues lĂ , deux euros ! Allons, madame !"
"Poulet péi frais, sortit la cour !"
"Chouchou péi, lé dou, lé bon !"
Le marchĂ© rĂ©unionnais Ă©tait un théùtre sonore, un lieu dâexpression populaire. Aujourdâhui, les appels se font plus rares. Les voix sâĂ©teignent derriĂšre des Ă©tiquettes, des musiques de supermarchĂ©, des paiements sans contact.
đȘ Le crĂ©ole des portails et des ruelles
Il y avait aussi les voix humaines. Les bonjours criĂ©s par-dessus le mur, les âtĂ© nana la pluie lĂ -haut !â qui prĂ©venaient tout un quartier.
Le bruit dâun portail quâon claque, dâune marmite quâon pose sur un foyer Ă bois.
Ces sons sont remplacĂ©s par le bip dâun interphone, le bruit feutrĂ© dâune porte automatique, le silence climatisĂ© dâune case rĂ©novĂ©e.
đ§âïž Ce que le silence dit de nous
Mais le plus frappant, ce nâest pas le bruit des machines. Câest ce que lâon nâentend plus.
Le silence dâun quartier oĂč lâon ne cause plus dehors.
Le calme dâune nuit sans cri de coq, sans chien qui jappe, sans bruit de balais au petit matin.
Ce nâest pas un silence apaisĂ©.
Câest un silence vide.
đ± PrĂ©server les sons, câest prĂ©server un lien
Des collectifs commencent Ă sâen rendre compte. Ă enregistrer les sons dâautrefois. Ă crĂ©er des archives sonores de lâĂźle.
Et si La RĂ©union lançait sa âcarte postale sonoreâ ?
Un site oĂč Ă©couter un portail en fer, un rougail qui mijote, une messe Ă Grand-Bois.
đ§ Entendre, câest se souvenir
La RĂ©union sâest construite par la parole, la transmission orale, la rumeur des cases et la voix des grands-mĂšres.
Faire taire ces sons, câest faire taire une part de nous.
Alors, tendons lâoreille.
Ăcoutons lâĂźle.
Tant quâelle chante encore.